Language switcher

Spécialisation sectorielle et rechute du commerce extérieur français en 2014-2016

Par Hadrien Camatte et Guillaume Gaulier 

La contribution du commerce extérieur à la croissance française a été très négative entre 2014 et 2016. Si la spécialisation sectorielle française est en moyenne plus porteuse que celle de ses partenaires européens, elle implique aussi une dépendance envers un nombre limité de secteurs. Or, ce sont les difficultés rencontrées par ces points forts de la spécialisation qui expliquent pour une large part la rechute du solde commercial français de 2014 à 2016.

Contributions cumulées à la croissance du taux de couverture en biens hors énergie (en %)
Graphique 1 : Contributions cumulées à la croissance du taux de couverture en biens hors énergie (en %) Source : Douanes, calculs des auteurs

Note : Taux de couverture (exportations/importations) en écart (%) au 1er sem. 2010 ; contribution des points forts de la spécialisation (dont aéronautique), des points faibles (dont électronique) et des autres secteurs. Par construction la contribution des points faibles tend à être négative puisque les secteurs concernés pèsent plus dans les importations que dans les exportations.

Rechute du solde commercial français de 2014 à 2016

La contribution du solde du commerce extérieur à la croissance (voir graphique 2) a été fortement négative entre 2014 et 2016 (-0,5 pp en 2014, -0,4 pp en 2015, -0,5 pp en 2016), sous l’effet d’importations dynamiques (cf. Gaulier et Ouvrard (2017)) et d’exportations globalement décevantes.

Cette contribution négative est-elle liée à la faiblesse des débouchés dans les pays ou secteurs dans lesquels les entreprises françaises exportent ? Ou traduit-elle l’incapacité de l’appareil productif français à répondre à une hausse de la demande extérieure ou intérieure ?

Contribution du commerce extérieur à la croissance du PIB français
Graphique 2 : Contribution du commerce extérieur à la croissance du PIB français Source : Insee.

Note : trait plein : contributions en points de pourcentage du PIB ; pointillés : moyennes sur des sous-périodes. Prévision Banque de France de juin 2018 pour 2018.

En moyenne, la contribution de la spécialisation sectorielle de la France a été favorable depuis 2000

Les parts de marché (exportations/commerce mondial) sont stables en Allemagne et Espagne, en légère baisse en Italie, mais reculent nettement en France (de plus de 2% par an moyenne, voir graphique 3). Une hausse des parts de marchés peut être due : 1) à une spécialisation géographique ou 2) sectorielle, favorable, et/ou 3) à des gains de parts de marché en moyenne sur ces marchés (un marché étant défini comme un pays et un produit). Les contributions de la spécialisation géographique (cf. graphique 3) sont légèrement négatives en raison de la faiblesse relative de la demande sur les marchés européens qui constituent les premiers débouchés des quatre pays. La contribution de la spécialisation sectorielle, qui traduit une orientation vers des secteurs où la demande mondiale est forte, est la plus favorable pour la France. C’est la moindre croissance des exportations « marché par marché », ou « effet performance » (barres orange), qui explique la baisse tendancielle des parts de marché de la France.

Décomposition du taux de croissance annuel des parts de marché 2000-2016
Graphique 3 : Décomposition du taux de croissance annuel des parts de marché 2000-2016 Sources : BACI-CEPII, calculs des auteurs. Décomposition Shift-Share à partir d’une analyse de variance sur données désagrégées (flux bilatéraux en USD entre 228 pays pour plus d’un millier de catégories de produits).

Note : vert : spécialisation géographique ; bleu : spécialisation sectorielle ; orange : effet performance ; losanges noirs : croissance des parts de marché.

La France a donc une bonne spécialisation dans le sens où, en moyenne, elle bénéficie d’une demande relativement bien orientée pour les secteurs qui constituent ses points forts. Mais cette spécialisation favorable n’assure pas le maintien de la part de marché de la France : d’une part les entreprises dans ces secteurs peuvent échouer à capter la demande qui leur est adressée (barres oranges) ;  d’autre part la dynamique des échanges extérieurs est fortement dépendante du sort d’un nombre limité d’industries.

Les secteurs de spécialisation expliquent la rechute du solde du commerce extérieur depuis 2014

Dans le graphique 1, les secteurs sont regroupés selon leur taux de couverture moyen (exportations rapportées aux importations) pour examiner leurs contributions à la croissance du taux de couverture français pour le total des biens hors énergie. Ces contributions sont cumulées depuis le premier semestre 2010. La France dispose de points forts, définis comme les secteurs dont le taux de couverture est en moyenne supérieur à 110%, notamment dans l’aéronautique, les équipements auto, les produits pharmaceutiques, les cosmétiques et, dans une moindre mesure, les produits agro-alimentaires. Les points faibles (taux de couverture en moyenne inférieur à 90%) regroupent les ordinateurs et équipements électroniques, des biens de grande consommation dont l’habillement, etc. La construction automobile et les machines et équipements mécaniques sont parmi les secteurs de la catégorie intermédiaire.

Les points forts (cf. graphique 1, barres vertes) jouent un rôle déterminant dans la baisse du taux de couverture des biens hors énergie sur la période récente. Ils expliquent en effet 65 % de la dégradation du taux de couverture en 2014-2016. En revanche, les points faibles (cf. graphique 1 barres roses) n’expliquent que 29% de la baisse du taux de couverture. Ceci tend à nuancer l’idée de difficultés récentes attribuables à une incapacité de l’appareil productif à répondre à la demande.

2015/2016 : faiblesse de la demande mondiale et années difficiles pour les points forts

La demande mondiale, en particulier extra zone euro, a été très faible en 2015 et 2016, pénalisant les exportations françaises et européennes plus généralement. En outre, l’année 2016 représente un véritable « trou d’air » pour le secteur exportateur français, dans la mesure où plusieurs industries parmi les points forts de la spécialisation française ont rencontré des difficultés exceptionnelles. Le secteur agroalimentaire a été touché par de mauvaises récoltes dues aux conditions météorologiques. Dans l’aéronautique, secteur phare de la spécialisation française, la demande mondiale a ralenti, tandis qu’Airbus rencontrait des difficultés dans sa chaîne d’approvisionnement. De plus, d’autres points forts du commerce extérieur français hors commerce de biens manufacturés ont connu des performances décevantes : une partie de la capacité de production nucléaire a été indisponible, limitant les exportations du secteur de l’énergie ; le secteur du tourisme a subi les conséquences des attentats de Paris et de Nice.

À moyen terme, sortie provisoire ou durable du « trou d’air » de 2015/2016 ?

La contribution du commerce extérieur est redevenue légèrement positive en 2017 (+ 0,1 pp) et le resterait en 2018 selon la prévision de la Banque de France (+0,4 pp, cf. note de prévision de juin 2018), à la faveur d’un rebond de la demande mondiale et d’un début de redressement des points forts sectoriels. Toutefois, une partie de la sous-performance antérieure de ces derniers pourrait persister si elle s’avérait être de nature plus structurelle : les échanges agricoles n’ont pas encore retrouvé leur niveau de 2015 et la tendance baissière de leurs parts de marché est ininterrompue ; les exportations aéronautiques demeurent décevantes au regard des commandes ; les exportations d’équipements automobiles s’inscrivent sur une tendance défavorable.

À plus long terme, le redressement du commerce extérieur français dépendra de la capacité de l’économie française à renforcer ou renouveler ses avantages comparatifs.