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Quel serait le coût d’une guerre commerciale mondiale ?

Personne ne gagnerait à une guerre commerciale. Un relèvement généralisé de 10 points de pourcentage des droits de douane à l’importation pourrait réduire le PIB mondial de 1 % après deux ans. En outre, une baisse de la productivité, une hausse du coût de financement du capital et une plus faible demande d’investissement viendraient augmenter le coût du protectionnisme. Au total, la réduction du PIB mondial en volume atteindrait 3 % en deux ans.

Impact d’une hausse généralisée de 10 pp des droits de douane sur le PIB mondial en volume
Graphique 1 : Impact d’une hausse généralisée de 10 pp des droits de douane sur le PIB mondial en volume Source : calcul des auteurs

Note : les effets de chaque choc sont considérés de manière isolée. Résultats obtenus à l’aide du modèle GIMF (Global Integrated Monetary and Fiscal). Une « faible » (« forte ») hausse de l’incertitude correspond à un choc équivalent à un (deux) écart(s) type(s) sur le risque lié à l’emprunteur et sur l’incertitude entourant l’investissement.

Depuis début 2018, l’Administration américaine a mis en place une série de mesures protectionnistes sur des produits tels que l’acier et l’aluminium. Si le volume global d’échanges commerciaux concernés jusqu’à présent demeure limité (moins de 2 % des importations mondiales), de nouvelles mesures sont néanmoins envisagées.  Après l’annonce de la riposte chinoise aux droits de douane imposés par les États-Unis, la Maison blanche a annoncé en juillet que des mesures supplémentaires pourraient être appliquées sur près de 200 milliards de dollars de produits chinois. Les voitures et pièces automobiles importées par les États-Unis pourraient également être taxées à hauteur de 25 %.

Ces menaces  font peser sur le système commercial mondial la crainte d’une guerre commerciale généralisée à l’ensemble des biens et des partenaires commerciaux.

Effets d’une guerre commerciale mondiale à partir des modèles de commerce

Les modèles quantitatifs de commerce en équilibre général permettent de simuler des scénarios de guerres commerciales et leurs effets dans le long terme. Les résultats obtenus à partir de ces simulations ont été résumés dans un billet de blog du New York Times récemment publié par Paul Krugman : une hausse mondiale des droits de douane comprise entre 30 et 60 pp entraînerait à long terme une perte de PIB mondial en volume de 2 % à 3 %.

Cette quantification du coût à long-terme du protectionnisme est confirmée dans une note publiée récemment par le Conseil d’analyse économique (CAE) : une hausse de 60 pp des droits de douane au niveau mondial entraînerait une diminution du PIB en volume des grandes économies comprise entre 3 % et 4 %.

Quantification à partir des modèles macroéconomiques en économie ouverte

Les modèles macroéconomiques en économie ouverte permettent de quantifier les effets dynamiques du protectionnisme dans le court ou moyen terme. Ces modèles prennent en compte notamment la réaction de la politique monétaire, et introduisent des frictions sur les différents marchés (financier, du travail ou des biens).  Les simulations réalisées à partir de ces modèles complètent donc celles obtenues à partir des modèles quantitatifs de commerce en équilibre général qui se focalisent sur les effets de long terme.

Dans le graphique 1, nous présentons les résultats d’une simulation réalisée à partir d’un modèle DSGE multi-région (modèle GIMF). Nous considérons la version du modèle à 3 régions : les États-Unis, la zone euro et le reste du monde. Le scénario de guerre commerciale totale correspond à une hausse permanente de 10 pp des droits de douane sur les biens intermédiaires et finaux dans les trois régions et pour tous les partenaires commerciaux.

Du côté de la demande, les droits de douane font augmenter le prix des biens importés et réduisent la consommation finale. Lorsque les partenaires commerciaux étrangers ripostent, la demande extérieure adressée aux producteurs nationaux est également négativement impactée,  induisant une nouvelle diminution de la production. Du côté de l’offre, les droits de douane exercent également un choc négatif en augmentant le coût des biens intermédiaires entrant dans la production. Notre simulation de référence montre que l’impact macroéconomique d’une hausse de 10 pp des droits de douane sur le PIB mondial s’élèverait à –0,7 % la première année puis à – 1,0 % à la fin de la deuxième année suivant le choc.

Une hausse de 60 pp des droits de douane entraînerait à court terme une perte de 6 % du PIB mondial en volume. L’impact à plus long terme est en revanche proche de celui obtenu à partir des modèles quantitatifs de commerce en équilibre général.

Effets amplificateurs d’une guerre commerciale mondiale

Outre le choc direct résultant d’une hausse des droits de douane, plusieurs facteurs associés à une guerre commerciale peuvent accentuer la baisse du PIB mondial :

  • une baisse de productivité liée à une réallocation inefficace des facteurs de production entre entreprises ;
  • une hausse du coût de financement du capital due à une accentuation du risque réel ou perçu lié à l’emprunteur ;
  • un recul de la demande d’investissement, dû à un comportement attentiste des entreprises dans un contexte de plus forte incertitude sur la situation économique future.

L’importance de ces canaux, étudiée dans une autre simulation, repose sur les élasticités fournies par la littérature (Berthou, Chung, Manova et Sandoz (2018) pour le choc de productivité et Bussière, Ferrara et Milovitch (2015) pour la demande d’investissement). Considérant ces facteurs d’amplification, une hausse généralisée et mondiale de 10 pp des droits de douane pourrait entraîner une réduction de 1,5 % à 2,0 % environ du PIB mondial la première année et de 2,2 % à 2,9 % la deuxième année,  selon l’importance  de la hausse de l’incertitude (« faible » ou « forte » : hausse de 50 à 100 pb de la prime de financement externe, et augmentation de un à deux écarts types de l’indice de volatilité VIX). Il convient de noter que la hausse de l’incertitude peut avoir des effets négatifs et immédiats sur la production, même en l’absence de guerre commerciale totale.

Que faut-il attendre d’une intensification de la guerre commerciale ?

Si les barrières non-tarifaires au commerce restent élevées dans le monde, en particulier dans certains domaines (agriculture, services), les données publiées par l’Organisation Mondiale du Commerce (p.8) montrent que le droit de douane moyen appliqué par les économies avancées est assez faible (5,2 % dans l’UE ; 3,5 % aux États-Unis) et beaucoup plus élevé dans les économies émergentes (9,9 % en Chine). Dans ce contexte, les scénarios simulés d’une hausse de 10 pp ou de 60 pp des droits de douanes peuvent être interprétés comme reflétant une hausse respectivement modérée ou massive du protectionnisme à l’échelle mondiale.

Durant la Grande dépression des années 1930, le droit de douane moyen mondial (pondéré par les échanges) est passé de 10 % à 20 % environ, soit une hausse de 10 pp. La hausse des droits de douane est en revanche beaucoup plus prononcée en Europe continentale qu’en Amérique du Nord (cf. Crucini et Kahn, 1996, tableau 2).

 

Les travaux théoriques réalisés à partir de modèles de commerce montrent en outre que la hausse des droits de douanes pourrait être très forte en cas de guerre commerciale mondiale. Dans un équilibre non-coopératif sans OMC et sans coopération bilatérale, le droit de douane optimal fixé en moyenne par les pays à l’échelle mondiale pourrait atteindre 60 % (Ossa, 2014). Des droits de douane aussi prohibitifs aboutiraient à un effondrement du système commercial mondial et à d’importantes pertes de PIB dès la première année.