Importations chinoises : quels bénéfices pour les consommateurs US ?

Par Liang Bai (Université d’Édimbourg) et Sebastian Stumpner (Banque de France)

Ces dernières années, la part des importations chinoises dans les dépenses des États-Unis a rapidement augmenté. Des données détaillées sur la consommation des ménages américains (2004-2015) permettent d’estimer que la pénétration chinoise a freiné la hausse des prix des biens de consommation échangeables d’environ 0,2 pp par an. Ceci représente, toutes choses égales par ailleurs, une réduction du coût de la vie d’environ 200 dollars par ménage en 2015.

Graphique 1 : La Chine est devenue le principal exportateur de biens vers les États-Unis.
Graphique 1 : La Chine est devenue le principal exportateur de biens vers les États-Unis. Source : Calculs des auteurs à partir des données du CEPII et du Bureau d’analyse économique (Bureau of economic analysis – BEA).

Note : Le graphique retrace l’évolution des parts domestique et chinoise dans les dépenses des États-Unis pour les catégories de biens de consommation pour lesquelles on dispose de données de prix. La part domestique des dépenses correspond au rapport (dépenses–importations)/dépenses. Les dépenses sont calculées selon la formule production+importations–exportations.

Ces dernières années, les États-Unis ont consacré une part croissante de leurs dépenses aux biens importés. Le graphique 1 montre le recul de la part domestique des dépenses (biens produits aux États-Unis). Ce déclin se reflète dans l’augmentation de la part des dépenses consacrée aux biens importés de Chine, devenue le principal exportateur de biens vers les États-Unis, devant le Canada et le Mexique.

Les données utilisées dans l’étude

Nous analysons l’effet des importations chinoises sur les prix à la consommation aux États‑Unis sur la période 2004-2015 (cf. Bai & Stumpner (2019)). Pour mesurer l’inflation, nous utilisons les données relatives aux prix et aux quantités de biens achetés par un échantillon représentatif de 60 000 ménages. Très détaillées, ces données fournissent des informations sur les achats concernant environ 1,5 million de produits à code barre.

Nous rapprochons ces informations des données relatives aux flux commerciaux (disponibles uniquement à un niveau plus agrégé) et construisons des séries de taux d’inflation, de parts domestiques des dépenses et d’importations chinoises pour chacune des 232 catégories de biens de consommation. Ces catégories couvrent uniquement les produits à code barre (voitures exclues, par exemple) et représentent 50 % environ des dépenses de consommation en biens exportables.

Le graphique 2 présente les produits couverts sous forme de grandes catégories (exemple de produit à code barre utilisé : grille-pain à deux tranches Black&Decker T2030).

Graphique 2 : Distribution des dépenses par grandes catégories de produit.
Graphique 2 : Distribution des dépenses par grandes catégories de produit. Source : calculs des auteurs à l’aide des données de AC Nielsen. Note : distribution des dépenses dans les secteurs de biens exportables pour lesquels des données de prix sont disponibles.

Gains de variété et inflation                          

Les « gains de variété » sont un enjeu important de la mesure de l’inflation. Ils correspondent aux gains de pouvoir d’achat des consommateurs qui résultent d’un processus de destruction créative des produits : concurrencés par de nouveaux produits, certains produits existants sont susceptibles de disparaître du marché. C’est un gain pour les consommateurs si les nouveaux biens sont plus compétitifs que les produits existants (le prix corrigé de la qualité est moins élevé).

Notre étude inclut explicitement ces gains de variété souvent non pris en compte par les indices de prix traditionnels (cf. Aghion et al. (2019). Or, des gains de variété peuvent également résulter de la différence de qualité des produits, ce qui est particulièrement pertinent dans le cadre du commerce international, les produits chinois n’étant pas forcément de même qualité que les produits américains.

Les canaux : plus forte entrée/sortie de produits et effets pro-concurrentiels

Nous comparons ensuite l’évolution des prix dans les catégories de produits où les importations de Chine sont élevées par rapport aux catégories où la croissance de ces importations est faible, voire nulle. Nous identifions trois canaux par lesquels les importations chinoises affectent les prix sur le marché américain des biens et services.

  1. Les importations chinoises entraînent l’entrée et la sortie de biens, créant des gains de variété. Dans les catégories de produits où la pénétration des importations chinoises est plus importante, les taux d’entrée et de sortie des produits sont plus élevés. Même sans augmentation nette du nombre de produits disponibles, les consommateurs bénéficient de gains de variété car les produits nouveaux sont plus compétitifs que les produits existants. Globalement, on constate que les gains de variété représentent environ un tiers du total de gains de pouvoir d’achat des consommateurs.
  2. Les pressions concurrentielles accrues freinent la hausse des prix des produits vendus précédemment (deux tiers de l’effet global). Cette baisse des prix correspond à la réduction par les producteurs préexistants de leurs marges bénéficiaires, sans cependant constituer la preuve irréfutable de l’existence d’effets pro-concurrentiels. Elle peut également refléter une diminution des coûts de production dans les secteurs en concurrence avec les importations, notamment une baisse des salaires. S’agissant des États-Unis, la plus faible hausse des salaires dans les secteurs en concurrence avec les importations est analysée dans Alloza et al. (2014), et pour la France dans Malgouyres (2016).
  3. L’effet sur les prix des biens finaux pourrait même être plus prononcé si les entreprises américaines importaient des biens intermédiaires moins chers de Chine, et si ces réductions de coûts étaient ensuite répercutées sur les consommateurs. Nous testons également ce canal, mais les estimations sont très imprécises, ne permettant pas de tirer de conclusion sur le rôle des biens intermédiaires.

Un effet notable sur la hausse des prix des biens de consommation échangeables

Enfin, un calcul simple permet d’estimer l’effet agrégé de la pénétration des importations chinoises sur l’inflation. Pour cela, nous supposons que lorsque la pénétration des importations dans une catégorie de produits ne varie pas, l’inflation dans cette catégorie reste inchangée. À partir de cette hypothèse, nous agrégeons les effets sur les catégories individuelles de produits et constatons que la hausse agrégée des prix des biens exportables se ralentit d’environ 0,2 pp par an. La part de ces biens dans les dépenses totales étant de 0,25 environ, cela représente une baisse de 0,05 pp du coût de la vie chaque année. Cet effet est un peu moins important que celui de – 0,17 pp auquel aboutissent Carluccio et al. (2018) pour la France, sans doute parce que leur article analyse l’effet des importations provenant de tous les pays à bas salaire (pas seulement la Chine), et parce que les importations représentent une part des dépenses de consommation totales plus importante en France qu’aux États-Unis. Avec des dépenses des ménages en biens échangeables d’environ 10 000 dollars en moyenne, nous estimons que sur la période 2004-2015, la pénétration des importations chinoises a entraîné une réduction du coût de la vie d’environ 210 dollars par ménage.

Des bénéfices plus élevés pour certains ménages que pour d’autres ?

Pour estimer les effets potentiellement hétérogènes au sein de la population, on classe les ménages en différents groupes de revenus et de lieu de résidence aux États-Unis. Pour chaque groupe, on reconstruit les taux d’inflation de chaque catégorie de produits, mais aucun élément probant ne permet de conclure à des effets substantiellement différents d’un groupe de ménages à l’autre. La hausse des prix des biens de consommation échangeables s’est ralentie dans des proportions similaires pour l’ensemble des groupes. Toutefois, les effets sur l’inflation globale (ensemble des biens et des services consommés) sont susceptibles de différer selon les groupes, la part des dépenses en biens échangeables étant généralement plus élevée parmi les ménages à faible revenu (cf. Fajgelbaum et Khandelwal (2016)).

Enfin, il faut également souligner que nos résultats ne synthétisent pas dans son intégralité l’effet de la pénétration des importations chinoises sur le bien-être aux États-Unis, car nous n’analysons pas les possibles effets négatifs sur l’emploi et les salaires comme, par exemple, dans Autor et al. (2013). Globalement, toutefois, nos résultats font apparaître les bénéfices que les importations chinoises apportent aux consommateurs américains, mais permettent également d’envisager des pertes substantielles suite à la guerre commerciale actuelle entre la Chine et les États-Unis (cf. Fajgelbaum et al. 2019).