Billet n°296

Le travail à distance : nouvelle dynamique sur le marché de l’emploi ?

Publié le 12/12/2022

Par Pierre-Emmanuel Caplet - 2ème prix du concours 2022 du blog Bloc-notes Eco - Étudiant en master à l’Ecole Normale Supérieure de Paris-Saclay 

La pratique du télétravail semble perdurer, et ce malgré le ralentissement de la pandémie. Plusieurs conséquences sur le marché du travail pourraient découler de ce nouveau mode d’organisation : réduction des coûts des entreprises, plus grande flexibilité des travailleurs, accélération de la numérisation et nouvelles dynamiques sur le plan géographique et sectoriel.

Graphique 1 : Télétravail au cours de l’année 2021
Graphique 1 : Télétravail au cours de l’année 2021 Source : Insee, Enquête emploi 2021. Note : Champ : France hors Mayotte, personnes vivant en logement ordinaire, salariés ayant travaillé au moins une heure dans la semaine.

La pandémie a accéléré l’adoption du télétravail. Si en 2017, seuls 3 % des salariés le pratiquaient (DARES), ils seraient plus de 20% en moyenne à avoir télétravaillé chaque semaine en décembre 2021 (Graphique 1). Aussi, 40% des professions seraient « télétravaillables ». Il s’agit majoritairement des postes de cadres et de professions libérales (DARES). Ce type d’organisation a de grandes chances de perdurer à l’avenir, du moins sous sa forme hybride. En effet, plus de 8 chefs d’entreprises sur 10 souhaitent développer de manière pérenne le télétravail dans leur organisation (Association Nationale des DRH).

Le télétravail pourrait accroître la flexibilité de l’offre et de la demande de travail

Le télétravail favorise un allègement des dépenses immobilières pour les entreprises.

Le télétravail permet à l’entreprise de ne pas avoir tous ses salariés en même temps sur le site. Selon l’Institut de l’Epargne Immobilière et Foncière (IEIF), le télétravail pourrait réduire jusqu’à 36% la surface de bureaux nécessaires aux entreprises en Île-de-France. L’immobilier étant la deuxième dépense des entreprises selon les Echos, ce gain de place pourrait libérer des moyens financiers. Ce diagnostic est confirmé par la Banque de France (Bergeaud et Ray, 2020 ; Bergeaud et Ray, 2021). L’économie de place permet par ailleurs de développer de nouveaux outils, tels que l’usage des espaces de coworking ou encore les bureaux opérés qui permettent de louer des locaux sur une période courte afin de gagner en flexibilité. Dans cette logique, l’entreprise aurait la possibilité d’embaucher des travailleurs sans avoir à fournir de bureaux à chacun d’entre eux, ce qui lui permettrait de dégager de nouveaux moyens financiers. Cela pourrait donc favoriser l’investissement, la réorganisation des activités et l’embauche.

Les effets d’une plus grande flexibilité des travailleurs

Au-delà du gain financier pour l’entreprise, les salariés pourraient aussi être gagnants pécuniairement, dans un contexte d’augmentation des prix de l’énergie et de l’immobilier. En effet, les individus peuvent ainsi s’écarter des centres-villes afin de limiter leurs dépenses immobilières et bénéficier d’un cadre de vie différent, notamment pourvu d’aménités et d’une absence de congestion urbaine. Cette mobilité entraînerait un accroissement de la périurbanisation, et même faire émerger un « effet doughnut », c’est-à-dire une augmentation des emplois dans les zones périurbaines au détriment des centres-villes. En effet, l’augmentation de travailleurs qualifiés dans un secteur peut augmenter la demande de travail dans ces zones par un effet de multiplicateur local, notamment concernant les emplois moins qualifiés (services à la personne, commerce, sécurité). De plus, le télétravail pourrait contribuer à développer le commerce en ligne et les activités d’ingénierie informatique, mais ceci au détriment du transport et de l’hôtellerie-restauration (DARES).

Le télétravail pourrait in fine lever une partie des contraintes matérielles et ainsi permettre aux individus de bénéficier d’un plus large panel de choix dans leur recherche d’emploi. Au-delà de la plus grande flexibilité que cela entraîne, cette nouvelle organisation occasionne également un meilleur appariement entre l’offre et la demande d’emploi qui peut être accentué par la limitation des discriminations liées au lieu de résidence (Bunel, Petit, L’Horty, 2016). Cependant, ces travailleurs peuvent faire face à la concurrence internationale dans la mesure où le télétravail libère en partie les contraintes géographiques. C’est ce que l’on appelle la « délocalisation des cols blancs ». Si les études autour de ce phénomène ne sont pas nombreuses, il est tout de même possible d’imaginer une augmentation de l’externalisation des activités fortement télétravaillables dans des pays disposant d’un réservoir de main d’œuvre moins onéreux.

Le télétravail peut accompagner une nouvelle dynamique en termes de créations d’emploi

Bien employé, le télétravail peut augmenter la productivité des entreprises.

Si à l’échelle macroéconomique, les différentes études du lien global entre télétravail et productivité ne semblent pas aboutir aux mêmes conclusions, il reste que l’utilisation du travail hybride pour certaines entreprises peut être un moyen d’accroître leur productivité. Cette augmentation de la productivité s’explique en partie par une flexibilité accrue, donnant la possibilité aux travailleurs d’organiser leur espace de travail et de concilier plus aisément vie professionnelle et vie personnelle. Ce serait cette autonomie dans la gestion des tâches qui pourrait entraîner une augmentation de la productivité (Godart, Görg et Hanley, 2017). De plus, travailler à distance permet de diminuer le temps de transport quotidien, alors que celui-ci se situe en moyenne à 45 minutes en Île-de-France. Ainsi, ce temps économisé pourrait être réalloué au temps de travail (Arntz, Berlingieri, Ben Yahmed, 2020).

Logiquement, les bénéfices du télétravail sont d’autant plus importants que l’entreprise est préparée et qu’elle dispose des outils adéquats pour engager sa transformation. Symétriquement, le travail à distance peut-être plus intéressant lorsque l’individu dispose d’un environnement de travail adéquat, notamment une couverture numérique suffisante.

De manière générale, l’OCDE et la Banque de France soutiennent une relation en U inversée entre le pourcentage de télétravail et l’efficience des employés (OCDE, 2020 ; Bergeaud et Cette, 2021). En effet, à partir d’un certain stade, les effets négatifs supplanteraient les effets positifs, notamment en raison de la diminution de la circulation des connaissances. Ainsi, l’entreprise aurait donc à trouver le niveau optimal de télétravail afin de bénéficier au maximum de ces nouvelles possibilités d’organisation. Ce niveau de télétravail peut être différent pour chaque employé, ce qui peut permettre d’adopter un management qui s’adapte aux compétences de l’individu.

Ce nouveau mode de travail peut-être une aubaine pour numériser certaines activités économiques

Si les individus sont formés à ces évolutions et si le matériel des entreprises est adapté, il semble que le télétravail pourrait augmenter la croissance potentielle. Cette augmentation serait en partie alimentée par un accroissement de la numérisation des entreprises et une meilleure utilisation des technologies de l’information et de la communication (TIC).

Graphique 2 : Pourcentage d'entreprises faisant usage des TIC selon la taille d'entreprise
Graphique 2 : Pourcentage d'entreprises faisant usage des TIC selon la taille d'entreprise Source : Eurostat - Enquête TIC 2019. Note : Champ : entreprises de 10 employés ou plus des secteurs marchands hors agriculture et finance-assurance.

Dans le graphique 2, on apprend que moins de 20% des PME de plus de 10 employés font usage d’ordinateurs portables. De manière générale, on remarque qu’elles utilisent moins les TIC que les grandes entreprises alors qu’elles sont responsables d’environ la moitié de la masse salariale. Une numérisation accrue pourrait leur permettre de bénéficier d’une meilleure visibilité, de faire usage des big data ou encore de permettre à leurs employés de gagner en mobilité. On s’attend donc à ce que le travail à distance incite ces entreprises à numériser leurs activités et favorise ainsi l’innovation et la croissance de l’emploi.

La sélection des lauréats a été réalisée par un jury indépendant d’experts et de chercheurs. Bloc-notes Eco a laissé toutes les opinions s’exprimer dès lors qu’elles sont argumentées. Les opinions exprimées dans les billets primés sont donc celles des auteurs et ne reflètent en rien ni la position de la Banque de France, ni celle des membres du jury.