Le dynamisme récent des importations est-il surprenant ?

Par Guillaume Gaulier et Jean-François Ouvrard

Le rebond d’activité en France s’est accompagné d’une accélération des importations. Ce dynamisme traduit l’ouverture des économies et la cyclicité des composantes de la demande. À moyen terme 1 euro supplémentaire de demande ne génère pas plus de 0,33 euro d’importations (leur poids dans le PIB) ; mais deux à trois points de croissance des importations restent difficiles à expliquer depuis mi-2016.

L’économie française est-elle capable de répondre à un surcroît de demande ? La question se pose quand on observe la contribution négative du commerce extérieur à la croissance depuis 3 ans (-0,5 pp en 2014 et 2015 et -0,8 pp en 2016) et en particulier le dynamisme des importations. Entre début 2014 et mi-2017, la demande intérieure (consommation, investissement et stocks) a ainsi progressé de l’ordre de 31 Md€ (en volume aux prix de l’année précédente), tandis que les importations totales ont progressé de près de 26 Md€.

Il peut être tentant d’en conclure que 1 euro de demande additionnelle génère environ 83 centimes (26/31) d’importations, ce qui ne permettrait ainsi aux entreprises françaises d’augmenter leurs ventes que de 17 centimes (voir par exemple un calcul analogue dans Artus 2016). Pour autant, le même calcul pour l’Allemagne, alors que celle-ci a un commerce extérieur fortement excédentaire, montre des évolutions apparemment encore plus défavorables sur la même période, de l’ordre de 99 centimes en fuite à l’importation, soit 1 centime restant pour les ventes des entreprises allemandes !

Le diagnostic doit donc être affiné. Deux points sont en particulier importants : la pénétration croissante des importations est un phénomène commun à de nombreuses économies ; la composition de la demande peut affecter la dynamique des importations à court et à long termes. Ainsi, une équation macroéconométrique à correction d’erreur des importations françaises prenant en compte ces deux aspects décrit assez bien la dynamique des importations en 2014 et 2015 (cf. graphique 1). Certes un décrochage important apparaît à partir de mi-2016, les projections étant inférieures de 2 à 3 points par rapport aux importations observées, mais il est aujourd’hui difficile de juger du caractère temporaire ou définitif de ce décrochage.

Hausse de la pénétration des importations, effet de l’ouverture des économies

Sur longue période le taux de pénétration des économies françaises et allemandes par les importations s’élève (cf. graphique 2). Cette tendance ne saurait être interprétée a priori comme symptomatique de problèmes d’offre mais plutôt de l’ouverture croissante des économies.

Ainsi, la hausse parallèle du taux d’exportation explique une part importante de la croissance du taux de pénétration puisque les exportations incorporent beaucoup de valeur ajoutée étrangère (environ 30 % en France, cf. Cezar 2016).  Ensuite, du fait de la globalisation, la croissance de l’offre de biens et services, en quantité comme en variété, a été plus forte dans le reste du monde qu’en France ou en Allemagne.

Ces mécanismes sont en partie capturés dans les indicateurs de prix des importations (hors énergie) et des exportations de biens. L’offre nouvelle de biens échangeables limite la croissance des prix des produits importés par la France. Nous estimons ainsi une équation d’importations dans laquelle l’élasticité à la demande est unitaire à long terme (1 % de demande supplémentaire conduit à 1 % d’importations supplémentaire) et la croissance tendancielle du taux de pénétration est liée à l’évolution des prix relatifs des importations (hors énergie) par rapport aux exportations.

Rôle-clé de la composition de la demande, surtout à court terme

Certaines composantes de la demande, les plus volatiles, ont un plus fort contenu en importations. L’investissement des entreprises ou la consommation de biens durables (automobile mais plus encore informatique et électronique) sont à la fois très pro-cycliques et génèrent beaucoup d’importations. A l’opposé, la consommation de services des ménages pèse plus dans la demande intérieure mais est moins volatile et engendre moins d’importations (Bussière et al 2011).

Une mesure appropriée de la demande dans le cadre d’une équation d’importations pondère donc ses composantes en tenant compte de leur contenu en importations, direct mais aussi indirect. La production domestique d’un bien ou service peu importé peut en effet nécessiter beaucoup d’intrants importés. C’est un indicateur de ce type que nous utilisons dans notre équation. Il ressort avec une élasticité unitaire à long terme mais très supérieure à l’unité à court terme. Cette forte élasticité à court terme s’explique notamment par la très forte pro-cyclicité des stocks qui ont un contenu élevé en importations.

0,33 euro de hausse des importations pour 1 euro de demande en plus

Le graphique 1 compare les importations totales observées (en volume) et celles prévues par l’équation traduisant les mécanismes précédents. L’équation estimée capte les inflexions des importations sur l’ensemble de la période, tout en ayant une élasticité unitaire à la demande. Celle-ci signifie qu’à moyen terme, sous l’hypothèse d’une stabilité de la part des différentes composantes de la demande et des prix relatifs à l’importation et à l’exportation, la fuite vers les importations est en réalité du même ordre que la part des importations dans le PIB (environ 33 %) : une hausse de la demande de 1 euro se traduit in fine par une hausse des importations de 0,33 euro et donc une hausse de 0,67 euro de la valeur ajoutée produite en France. Les chocs positifs de demande d’importations ne semblent pas augmenter les importations en augmentant les prix relatifs français.

Une part des importations restant cependant inexpliquée en 2016

Le dynamisme des importations en 2014 et 2015 n’est donc pas en contradiction avec ces comportements. Cette période est également caractérisée par un rattrapage d’une période faible en importations, jusqu’au début 2013, liée notamment à la faiblesse de la consommation des ménages en biens manufacturés.

Néanmoins, en 2016, une part des importations observées reste mal simulée via les comportements usuels. Plusieurs éléments à surveiller pourraient contribuer à cet écart :

- Le dynamisme des importations de matériel de transport, notamment aéronautiques, n’a pas eu la contrepartie attendue en exportations.

- L’augmentation des importations agricoles peut être expliquée par la faiblesse de la production nationale, largement liée aux conditions climatiques.

- Les stocks, qui sont parfois destinés à l’exportation comme ceux de l’industrie aéronautique, se sont aussi beaucoup accrus depuis 2013, contribuant à la croissance des importations.

Cette part inexpliquée pourrait donc être seulement temporaire.